Interview avec Hacen Mohamed El-Hacen, Conseiller au Parc National du Banc d’Arguin

Bonjour Hacen, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Hacen Mohamed El-Hacen, Conseiller au Parc National du Banc d’Arguin (PNBA). Mon parcours dans la conservation a débuté en 2006 au PNBA, où j’ai exercé comme conservateur pendant trois ans, travaillant en étroite collaboration avec les chercheurs et les équipes de terrain. Fin 2009, j’ai obtenu une bourse pour intégrer un Master à l’Université de Groningen aux Pays-Bas, où je me suis spécialisé en écologie animale et dans l’étude des oiseaux, avant d’enchaîner avec un doctorat sur les écosystèmes marins, surtout les herbiers marins et les mangroves ainsi que les impacts du changement climatique. Depuis 2019, j’ai aussi encadré plusieurs recherches de Master et cemment des PhDs.

C’est en 2021 que j’ai commencé à m’intéresser au concept du carbone bleu, et depuis janvier 2024, je coordonne en Mauritanie le projet BRIDGE, qui le valorise dans le parc.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous investir pour la biodiversité et pour le PNBA ?

Très tôt, j’ai été confronté aux conséquences d’un environnement dégradé et à l’impact direct qu’il peut avoir sur nos vies. J’ai grandi en Mauritanie dans les années 80, dans un contexte encore marqué par les grandes sécheresses du Sahel survenues une décennie plus tôt. En quelques années, nous avons perdu les ressources naturelles qui assuraient notre mode de vie. J’ai vu disparaître des espèces et des habitats essentiels, et ma propre famille a dû quitter le désert pour s’installer à Nouakchott.

Au fil de ma scolarité, j’ai pris conscience de d’autres menaces pesant sur la biodiversité, comme le braconnage et la surexploitation des ressources naturelles. Cela m’a poussé à approfondir mes études pour mieux comprendre ces enjeux et chercher des solutions durables.

Lorsque j’ai rejoint le PNBA en 2006, j’ai redécouvert des espèces disparues de ma région natale, comme la gazelle dorcas. A ce moment-là, le parc représentait à mes yeux un espoir pour la Mauritanie et pour la conservation des écosystèmes. Passionné par la préservation des habitats naturels en Afrique de l’Ouest, j’avais aussi observé, à travers mes voyages, des modèles où l’intervention humaine restait limitée, permettant à la biodiversité et aux communautés locales de prospérer. Le PNBA en est un exemple unique : il abrite des habitats essentiels pour de nombreuses espèces, une richesse halieutique exceptionnelle, des milliers d’oiseaux migrateurs et des mammifères marins rares. Cette singularité m’a convaincu de m’engager pleinement pour sa protection.

Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le projet BRIDGE ? Quels sont ses objectifs et ses implications sur le terrain ?

Aperçu de la carte des vasières et herbiers marins (version finale en cours de publication)

Le projet BRIDGE vise à valoriser le carbone bleu stocké dans les herbiers marins du PNBA afin de financer durablement la conservation et de soutenir les communautés locales. Avec plus de 3 000 km² d’herbiers marins, parmi les plus vastes et intacts au monde, le parc stocke environ 30,6 millions de tonnes de carbone chaque année.

Face aux défis croissants de la conservation, le carbone bleu représente une opportunité stratégique. De plus en plus de mécanismes internationaux rémunèrent la préservation des écosystèmes riches en carbone dans le cadre de la lutte contre le changement climatique. Le PNBA et le BACoMaB ont ainsi lancé le projet BRIDGE pour évaluer précisément ces stocks et intégrer ces services écosystémiques aux financements climatiques, garantissant ainsi un appui à long terme aux efforts de conservation et aux moyens de subsistance locaux.

Valoriser le carbone bleu avec une approche intégrée

La valorisation du carbone bleu repose sur une approche globale, intégrant des dimensions écologiques, socio-économiques et institutionnelles. Il s’agit d’abord d’analyser le rôle des herbiers marins dans la séquestration du carbone, leur répartition et leur stabilité. Mais ce rôle écologique ne peut être dissociée des réalités humaines : une étude sera menée prochainement pour mieux comprendre les dynamiques sociales et économiques locales, et évaluer l’impact potentiel d’un financement carbone bleu. Par ailleurs, un volet légal et institutionnel est en cours pour s’assurer que la Mauritanie et le PNBA disposent des cadres nécessaires à l’intégration de ce mécanisme.

Pour cela, le projet se déroule en trois grandes étapes :

  1. Phase préparatoire : Acquisition de matériel et formation des équipes pour mesurer et analyser les stocks de carbone.
  2. Phase de mise en œuvre : Études de terrain sur la répartition et la dynamique du carbone bleu, avec une prise en compte des réalités écologiques et humaines.
  3. Phase de valorisation : Développement d’un modèle économique et institutionnel pour intégrer le PNBA au marché du carbone.

Le projet s’appuie sur une collaboration étroite avec des partenaires académiques et institutionnels, dont l’IMROP, l’ONISPA et les universités de Barcelone, d’Algarve et de Nouakchott. Nous avons lancé les premiers travaux en septembre 2023 et espérons finaliser les analyses d’ici juin 2025.

Quel rôle a joué le BACoMaB dans le projet BRIDGE ?

À l’origine de cette initiative, le BACoMaB a immédiatement reconnu l’importance de ce projet et a déployé des efforts remarquables pour le soutenir, en mobilisant notamment les expertises indispensables à sa réussite. Son co-financement, qui représente la moitié du budget, a aussi permis d’assurer l’achat de matériel de pointe et de financer les missions scientifiques.

Quels sont les principaux défis que vous rencontrez dans la mise en oeuvre de ce projet ?

La préservation et la valorisation des écosystèmes du PNBA posent plusieurs défis majeurs. Les herbiers marins, en première ligne face aux changements climatiques, sont particulièrement vulnérables. Or, toute altération de leur état pourrait compromettre leur rôle de puits de carbone et, à long terme, la viabilité de leur valorisation. Comprendre ces dynamiques et renforcer leur résilience est donc un enjeu central, d’autant que les mécanismes actuels de financement carbone ne prennent pas pleinement en compte ce défi complexe.

Un autre défi majeur est la pêche illégale des raies et requins, dont le déclin, scientifiquement avéré, entraîne un déséquilibre écologique. Privé de ses prédateurs naturels, un coquillage d’Afrique de l’Ouest (Senilia senelis) prolifère et entre en concurrence avec les herbiers marins, menaçant leur stabilité. Réguler cette pêche et offrir des alternatives économiques aux communautés locales est donc crucial. Si le PNBA mise sur une approche participative avec les Imraguen pour identifier des solutions adaptées, la forte demande des marchés internationaux rend cette pêche difficile à enrayer.

Des leviers existent néanmoins : la valorisation socio-économique du projet BRIDGE, le développement d’activités alternatives, le renforcement de la surveillance maritime du PNBAet la sensibilisation. Ces efforts doivent être consolidés et renouvelés pour garantir une conservation efficace.

Un mot de la fin ?

Le BACoMaB a un rôle majeur à jouer à l’avenir dans la sécurisation du financement du carbone bleu. Si nous parvenons à structurer ce mécanisme de manière transparente et efficace, cela pourrait devenir une source de financement durable pour la conservation du PNBA et au-delà.

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